Le vieillard
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On est toujours un inconnu pour ses enfants

J’écoute le crissement des cailloux sous les roues de mon fauteuil, guettant le prochain chaos qui fera se cogner mes genoux, vigilant à ne pas lâcher ma boite de chocolats, Madame Alberti avait perdu ses chocolats, elle, la dernière fois qu’elle était revenu, ses enfants ne l’avaient pas vu tomber dans le noir et l’avaient engueulée, non mais maman t’aurais dû nous prévenir, c’est bien la peine qu’on aille chercher les meilleurs chocolats à 50 km si c’est pour les laisser tomber c’est quand même dommage ils avaient dit, la pauvre vieille avait sa mine d’enfant punie, alors qu’elle avait animé avec entrain la table de jeux de société hier au goûter, on est toujours un inconnu pour ses enfants, les miens n’ont jamais rien compris à ma vie, oui oui j’ai mes chocolats, la voilà qui s’affole, mon Dieu que d’angoisse pour si peu, enfin c’est bien gentil, vlan, le fauteuil qui enjambe la bordure du trottoir, toute la délicatesse brutale de ma fille et mes genoux qui choquent, douleur aiguë, je perds mon chausson gauche, personne ne le voit mais je le sens, je vais finir pieds nus, comme l’autre fumier m’avait craché à la gueule « tu es un va nu-pieds, un bon à rien, un foutu clochard, la honte de la famille », alors même que la famille n’en avait que le nom, rien d’homogène ni d’aimant entre nous, juste quelques souvenirs communs, aiguisant le rappel aux devoirs envers les vieux, la veille de Noël, on sait jamais ça peut servir, si pas pour l’héritage, ça je crois qu’ils ont compris, au moins pour la bonne conscience ou bien pour l’honneur-que diraient les voisins- tandis que tout le monde s’agite à égayer la crasse de décembre avec des chants débiles et des guirlandes vulgaires, mon chausson est tombé, le froid s’engouffre dans le bas de mon pantalon qui claque au vent, j’imagine qu’on va le retrouver sur le chemin entre la voiture et l’entrée, peut-être me ferais-je tancer à mon tour, comme un vieux gosse jouant de mauvaises blagues pour le plaisir de ralentir ceux qui courent, comme je courais alors, pour attraper le tram qui reliait le Croisé-Laroche à la gare des Flandres, deux jambes solides qui filaient dans la vie à la sortie de l’usine, deux jambes pour danser dans les salons, avec Yvonne on avait raflé tous les prix de tango argentin de la région, me voilà sur un sol lisse, on arrive bientôt, l’odeur de la soupe me monte aux narines, qu’il est agaçant de manger de la soupe, saleté de soupe qui se répand sur mon menton, dans ma barbe, les regards appuyées de la grosse dame de service, celle du dimanche soir.

 

Frédérique PETIT.
Hommage à André. Septembre 2018

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